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ANZAR : l’eau, la ressource stratégique du XXIe siècle

Le 21 juin 26

(Le cas de l’Algérie, de la Tunisie et de la Libye)

En 2022, convaincu que l’eau allait devenir l’un des grands enjeux stratégiques du XXIe siècle, j’avais initié avec plusieurs partenaires un projet baptisé « ANZAR », du nom du dieu berbère de la pluie et de l’eau.

L’ambition était simple : réunir experts, universitaires, responsables publics et acteurs économiques autour d’une réflexion régionale sur la gestion de l’eau, l’hydro-diplomatie et les défis communs du Maghreb. Le projet prévoyait notamment d’aborder les questions de coopération régionale, de financement des infrastructures hydrauliques, de gouvernance des ressources et de prévention des tensions liées à l’eau.
Le projet n’a finalement jamais vu le jour… !

Les raisons étaient multiples.
Les financements nécessaires étaient difficiles à mobiliser. Mais au-delà de cet aspect matériel, il existait surtout un déficit de prise de conscience politique. À l’époque, les questions énergétiques, sécuritaires et économiques occupaient l’essentiel de l’espace public. L’eau demeurait un sujet technique traité par des spécialistes plutôt qu’une question de souveraineté nationale.

Quatre années plus tard, le contexte a profondément changé.
Les épisodes de sécheresse se succèdent, les tensions autour des usages agricoles s’intensifient, les coûts du dessalement augmentent et les effets du changement climatique deviennent tangibles pour tous. L’eau est progressivement sortie des cercles d’experts pour entrer dans le débat public.

Si le présent article s’appuie principalement sur les cas de l’Algérie, de la Tunisie et de la Libye, la problématique qu’il aborde dépasse largement les frontières du Maghreb. De l’Europe méridionale aux États-Unis, du Canada à l’Australie, du Moyen-Orient à l’Afrique subsaharienne, l’eau s’impose progressivement comme l’un des principaux déterminants de la sécurité alimentaire, de la compétitivité économique, de l’aménagement du territoire et de la souveraineté des États.

Cette évolution soulève une question fondamentale : avons-nous continué à sous-estimer la valeur stratégique de nos ressources hydriques ?

Pendant des décennies, le Maghreb a structuré sa vision de la puissance autour des hydrocarbures. Pourtant, dans un monde capable de produire de l’énergie à partir du soleil, du vent, de l’atome ou demain d’autres technologies encore, l’eau demeure une ressource sans substitut.

Le cas de la Libye mérite à cet égard une attention particulière.
Lorsque l’on évoque ce pays, les discussions portent presque exclusivement sur ses réserves pétrolières. Pourtant, la Libye abrite également certaines des plus importantes réserves d’eau fossile de la planète. Dans un contexte de stress hydrique croissant à l’échelle mondiale, il n’est plus absurde de se demander si ces réserves hydriques ne constitueront pas demain un actif stratégique au moins aussi important que ses hydrocarbures.

Cette interrogation est loin d’être théorique. L’histoire économique nous enseigne que la valeur d’une ressource dépend autant de sa rareté que de son utilité. Or aucune économie, aucune agriculture et aucune société humaine ne peuvent fonctionner durablement sans accès sécurisé à l’eau.

Une autre dimension est souvent absente du débat public : aucune ressource stratégique ne peut être exploitée sans eau. Le pétrole, le gaz naturel, les minerais métalliques, les terres rares et même le phosphate, maillon essentiel de la sécurité alimentaire mondiale, nécessitent tous des volumes considérables d’eau pour leur extraction, leur traitement, leur transport ou leur transformation industrielle.

Autrement dit, l’eau n’est pas seulement une ressource stratégique parmi d’autres ; elle est également la condition préalable à l’exploitation de nombreuses autres ressources stratégiques. Nous avons longtemps considéré que les hydrocarbures ou les minerais constituaient le fondement de la puissance économique. Pourtant, sans accès sécurisé à l’eau, leur valorisation devient progressivement plus difficile, plus coûteuse et parfois impossible.

L’eau apparaît ainsi comme la ressource des ressources, celle qui conditionne l’exploitation de presque toutes les autres.

La question mérite également d’être posée en Tunisie.
Le citoyen tunisien observe les immenses espaces du Sud et s’interroge souvent sur les raisons pour lesquelles les importantes ressources hydriques profondes de ces régions ne sont pas davantage mobilisées pour soutenir leur développement économique.

L’argument généralement avancé repose sur le caractère fossile et non renouvelable de ces nappes. Cet argument possède naturellement une base scientifique solide. Toutefois, les progrès réalisés ces dernières années dans la compréhension des grands aquifères sahariens ont permis d’affiner notre connaissance de leurs mécanismes de recharge et de leur dynamique réelle.

La question n’est donc pas de savoir si ces nappes sont infinies. Elles ne le sont pas !

La véritable question consiste à déterminer si une exploitation maîtrisée, encadrée et planifiée pourrait contribuer au développement économique de régions entières sans compromettre les intérêts des générations futures. Après tout, de nombreuses ressources stratégiques exploitées par l’humanité sont elles aussi non renouvelables. Leur existence n’a jamais conduit à leur sanctuarisation totale mais à la recherche d’un équilibre entre utilisation présente et préservation future.

L’Algérie offre un troisième cas de figure particulièrement intéressant.
Longtemps perçue comme relativement moins exposée grâce à ses importantes ressources énergétiques et à ses capacités d’investissement, elle a progressivement fait du stress hydrique une question de souveraineté nationale. La multiplication des épisodes de sécheresse, la baisse du remplissage des barrages et l’augmentation continue des besoins agricoles, industriels et domestiques ont conduit les pouvoirs publics à engager un vaste programme de dessalement de l’eau de mer, devenu aujourd’hui l’un des piliers de la stratégie hydrique nationale.

Cette évolution traduit une prise de conscience majeure : l’eau n’est plus seulement un sujet de gestion sectorielle mais un enjeu stratégique au même titre que l’énergie, l’alimentation ou la sécurité nationale.

Toutefois, le dessalement, aussi indispensable soit-il, ne constitue probablement qu’une partie de la réponse. À long terme, la maîtrise des consommations, la réutilisation des eaux usées traitées, la réduction des pertes dans les réseaux et la gestion concertée des ressources souterraines deviendront tout aussi importantes.

Au fond, l’Algérie, la Tunisie et la Libye sont confrontées à la même réalité : leurs modèles de développement futurs dépendront autant de leur capacité à gérer durablement leurs ressources hydriques que de leur capacité à valoriser leurs ressources énergétiques.

Cette réalité dépasse d’ailleurs largement les frontières nationales. Les grands aquifères sahariens constituent un patrimoine partagé. Le Système Aquifère du Sahara Septentrional relie notamment l’Algérie, la Tunisie et la Libye. Sa gestion future nécessitera davantage de coopération, de transparence et d’hydro-diplomatie.

Il est frappant de constater que le Maghreb a souvent pensé collectivement ses infrastructures énergétiques, ses échanges commerciaux ou ses problématiques sécuritaires, mais rarement son avenir hydrique commun. Pourtant, l’eau pourrait bien devenir, dans les décennies à venir, l’un des principaux déterminants de la puissance des nations, de leur résilience économique et de leur stabilité sociale.

Le pétrole peut produire de l’énergie. Le phosphate peut nourrir les sols. Les minerais peuvent alimenter l’industrie. Mais toutes ces ressources ont un point commun : elles dépendent de l’eau pour être extraites, transformées ou valorisées.

En 2022, lorsque nous avons imaginé le projet ANZAR, nous voulions convaincre que l’eau devait être pensée comme un enjeu géopolitique majeur. Quatre ans plus tard, la réalité semble nous avoir rattrapés.
L’eau est désormais sortie des cercles techniques pour entrer pleinement dans le champ de la souveraineté, de la sécurité nationale, du développement économique et de la coopération régionale. Peut-être que l’échec du projet ANZAR n’était finalement pas celui d’une idée prématurée, mais simplement celui d’une idée arrivée quelques années trop tôt. La différence est de taille.

ANZAR: Water, the Strategic Resource of the 21st Century

(The Cases of Algeria, Tunisia and Libya)

In 2022, convinced that water would become one of the defining strategic challenges of the 21st century, I launched, together with several partners, a project called “ANZAR,” named after the Berber god of rain and water.

The ambition was straightforward: to bring together experts, academics, policymakers and business leaders around a regional reflection on water management, hydro-diplomacy and the common challenges facing the Maghreb. The initiative was intended to address regional cooperation, water infrastructure financing, resource governance and the prevention of water-related tensions.
The project ultimately never materialized… !

The reasons were numerous. Funding proved difficult to secure. More importantly, however, there was a lack of political awareness. At the time, energy, security and economic issues dominated the public agenda. Water was still perceived as a technical matter to be handled by specialists rather than a question of national sovereignty.

Four years later, the context has changed dramatically.
Drought episodes are becoming more frequent, competition among agricultural users is intensifying, desalination costs continue to rise, and the effects of climate change are becoming increasingly visible. Water has gradually moved beyond expert circles and entered the public debate.

While this article focuses primarily on Algeria, Tunisia and Libya, the issue extends far beyond the Maghreb. From Southern Europe to the United States, from Canada to Australia, from the Middle East to Sub-Saharan Africa, water is increasingly emerging as a key determinant of food security, economic competitiveness, territorial development and national sovereignty.

This evolution raises a fundamental question: have we underestimated the strategic value of our water resources?

For decades, the Maghreb has structured its vision of power around hydrocarbons. Yet in a world capable of producing energy from solar, wind, nuclear and future technologies, water remains a resource for which there is no substitute.

Libya deserves particular attention in this regard.
When Libya is discussed, the focus almost always falls on its oil reserves. Yet the country also possesses some of the largest fossil water reserves on the planet. In a world facing growing water scarcity, it is no longer unreasonable to ask whether these water reserves may one day become an asset at least as strategic as its hydrocarbons.

This question is far from theoretical. Economic history teaches us that the value of a resource depends as much on its usefulness as on its scarcity. No economy, no agricultural system and no society can function sustainably without secure access to water.

Another dimension is often overlooked in public discussions: no strategic resource can be exploited without water. Oil, natural gas, metallic minerals, rare earths and even phosphate—an essential component of global food security—all require substantial quantities of water for extraction, processing, transportation or industrial transformation.

In other words, water is not merely another strategic resource. It is a prerequisite for the exploitation of many other strategic resources. For a long time, we regarded hydrocarbons and minerals as the foundations of economic power. Yet without secure access to water, their development becomes progressively more difficult, more expensive and, in some cases, impossible.

Water thus emerges as the resource behind all resources—the one that conditions the exploitation of nearly every other strategic asset.

The Tunisian case raises equally important questions.
Many Tunisians look at the vast southern regions of the country and wonder why the significant deep groundwater reserves found there are not more actively mobilized to support economic development. The standard response points to the fossil and non-renewable nature of these aquifers. This argument is scientifically valid. However, recent advances in our understanding of Saharan aquifers have provided a more nuanced picture of their recharge mechanisms and long-term dynamics.

The question is therefore not whether these reserves are infinite. They are not !

The real question is whether a carefully planned, controlled and responsible use of these resources could contribute to the economic development of entire regions without compromising the interests of future generations. After all, many strategic resources exploited by humanity are themselves non-renewable. Their existence has never led to their complete preservation but rather to the search for a balance between present use and future protection.

Algeria presents a third and particularly interesting case.
Long perceived as less vulnerable due to its energy resources and investment capacity, Algeria has gradually elevated water stress to the level of a national sovereignty issue. Recurrent droughts, declining reservoir levels and steadily increasing agricultural, industrial and domestic demand have prompted authorities to launch an ambitious seawater desalination program, which has become one of the pillars of the country’s water strategy.

This evolution reflects a major shift in perception: water is no longer viewed merely as a sectoral management issue but as a strategic concern comparable to energy, food security and national security.

Yet desalination, necessary as it may be, is only part of the answer. Over the long term, demand management, wastewater reuse, reduction of network losses and coordinated groundwater governance will become equally important.

Ultimately, Algeria, Tunisia and Libya face the same reality: their future development models will depend as much on their ability to manage water sustainably as on their capacity to exploit their energy resources. This reality extends beyond national borders. The major Saharan aquifers constitute a shared heritage. The North Western Sahara Aquifer System links Algeria, Tunisia and Libya, making future cooperation, transparency and hydro-diplomacy essential.

It is striking that the Maghreb has often thought collectively about energy infrastructure, trade relations and security concerns, yet rarely about its common water future. And yet water may well become one of the most decisive factors shaping national power, economic resilience and social stability in the decades ahead.

Oil can generate energy. Phosphate can nourish soils. Minerals can fuel industry. But all these resources share one common characteristic: they depend on water to be extracted, processed and transformed into economic value.

When we conceived the ANZAR project in 2022, our objective was to promote the idea that water should be viewed as a major geopolitical issue. Four years later, reality appears to have caught up with that vision.
Water has now moved beyond the realm of technical management and entered the broader domains of sovereignty, national security, economic development and regional cooperation.Perhaps the failure of the ANZAR project was not the failure of a premature idea, but simply the fate of an idea that arrived a few years too early. The difference is significant !

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