Depuis plusieurs années, les dirigeants algériens et tunisiens affichent une volonté commune de renforcer leurs relations économiques. Les visites officielles se multiplient, les déclarations d’intention se succèdent et les appels à investir de part et d’autre de la frontière sont devenus un élément récurrent du discours politique.
Une ambition légitime.
En effet l’Algérie et la Tunisie partagent une histoire, une géographie, une langue et des liens humains exceptionnels. Chaque année, plusieurs millions d’Algériens traversent la frontière pour séjourner en Tunisie. Des milliers de familles sont établies de part et d’autre de la frontière. Les échanges humains sont d’une densité rare à l’échelle du continent africain.
Pourtant, lorsque l’on quitte le terrain des discours pour celui des réalités économiques, le contraste est frappant.
Le volume des investissements croisés demeure largement en deçà de son potentiel. Les implantations d’entreprises restent relativement limitées. Les partenariats structurants sont encore trop rares. Quant aux entrepreneurs qui souhaitent développer leurs activités des deux côtés de la frontière, ils se heurtent souvent à des procédures complexes, à des contraintes administratives multiples et à un environnement fiscal qui gagnerait à être modernisé. Certes, une convention fiscale existe entre les deux pays afin d’éviter les doubles impositions. Mais cette convention, héritée d’une autre époque, demeure largement méconnue des opérateurs économiques et ne répond que partiellement aux défis contemporains.
Les dirigeants par crainte ou par ignorance semblent occulter le fait que le monde a changé.
Indiscutablement, les services occupent désormais une place centrale dans la création de richesse. Les fintechs, les plateformes numériques, les centres de services, les startups technologiques, les prestations intellectuelles à distance et les investissements immatériels représentent une part croissante de l’économie moderne. Les flux de capitaux, de données, de compétences et de savoir-faire sont devenus aussi importants que les flux de marchandises. Pourtant, les instruments juridiques et fiscaux qui encadrent les relations économiques entre l’Algérie et la Tunisie n’ont pas évolué au même rythme.
Cette situation est paradoxale.
Comment encourager les investissements croisés sans offrir aux investisseurs un cadre fiscal moderne, lisible et sécurisé ?
Comment promouvoir l’émergence de champions économiques maghrébins capables de rayonner à l’échelle régionale lorsque les règles applicables demeurent parfois complexes, dispersées ou insuffisamment adaptées aux nouvelles formes d’activité ?
Comment parler d’intégration économique alors que les acteurs économiques ont souvent le sentiment que les frontières administratives restent plus puissantes que les frontières géographiques ?
Des questions qui méritent d’être posées avec franchise.
L’intégration économique ne se mesure pas au nombre de sommets bilatéraux organisés ni à la qualité des communiqués officiels. Elle se mesure à la fluidité des flux. Flux de capitaux. Flux de personnes. Flux de compétences. Flux de marchandises. Flux de services. Flux d’informations.
Chaque obstacle administratif, fiscal ou réglementaire ralentit ces flux et réduit la création de valeur pour les deux pays.
L’heure est probablement venue d’engager une modernisation ambitieuse de la convention fiscale algéro-tunisienne afin de l’adapter aux réalités du XXIe siècle. Cette modernisation pourrait notamment renforcer la sécurité juridique des investisseurs, simplifier les mécanismes de règlement des différends, clarifier le traitement des activités numériques et encourager davantage les investissements productifs créateurs d’emplois.
Mais il serait possible d’aller encore plus loin.
L’Algérie et la Tunisie pourraient créer un véritable statut de l’investisseur maghrébin, offrant des procédures simplifiées, des garanties renforcées et un environnement harmonisé pour les projets stratégiques. Elles pourraient également mettre en place une instance permanente chargée d’identifier et de lever les obstacles qui freinent les investissements croisés.
Une telle démarche aurait une portée qui dépasserait largement la seule question fiscale. Elle constituerait un signal fort adressé aux entrepreneurs, aux investisseurs, aux diasporas et aux jeunes générations qui continuent de croire au potentiel du Maghreb. Car dans un monde qui s’organise de plus en plus autour de grands ensembles économiques intégrés, nos deux pays disposent d’un avantage considérable : une proximité humaine que beaucoup de nations nous envient déjà.
“Last but not not Least“
Il serait regrettable que cette proximité demeure essentiellement touristique, affective ou culturelle sans se traduire par une intégration économique à la hauteur des ambitions affichées. Les entrepreneurs n’attendent pas de nouveaux discours. Ils attendent des mécanismes concrets qui réduisent les incertitudes, facilitent les échanges et accélèrent les projets.
Le véritable défi n’est donc plus de proclamer l’amitié entre l’Algérie et la Tunisie. Le véritable défi est de la rendre économiquement opérationnelle.