Je viens d’achever la lecture de Soie d’Alessandro Baricco.
Il est des livres dont on retient l’histoire. D’autres dont on retient les personnages. Pour ma part, de Soie, je retiendrai avant tout une atmosphère.
Une atmosphère étrange faite de lenteur, de silences, de couleurs estompées et de sons lointains.
L’intrigue est finalement assez simple. Un négociant français en œufs de vers à soie entreprend plusieurs voyages vers un Japon encore largement fermé au reste du monde. Mais l’intérêt du livre n’est pas là. Ce qui m’a captivé est ailleurs.
Dans le rythme d’abord.
Baricco prend son temps. Son récit avance lentement, sans précipitation. Il répète parfois les mêmes séquences, les mêmes trajets, les mêmes gestes. Loin de lasser, cette répétition finit par produire un effet presque hypnotique. Le lecteur voyage lui aussi. Il s’imprègne progressivement d’un monde dont il ne comprend pas toujours les codes mais dont il ressent la présence.
J’ai également beaucoup aimé ce Japon que l’auteur laisse volontairement dans la pénombre. Un Japon qui intrigue autant qu’il inquiète. Un Japon dont on perçoit davantage les contours que les détails. Au fil des pages apparaissent des paysages, des étoffes, des visages, des jardins, des bruits et des silences qui finissent par composer une sorte de tableau mouvant.
Et puis il y a cet amour.
Ou plutôt cette fascination.
Une attirance qui semble défier la raison et dont on ne sait jamais vraiment si elle repose sur une personne réelle ou sur une projection de l’esprit. Tout demeure ambigu, suspendu, inachevé. Là encore, Baricco résiste à la tentation de tout expliquer.
Mais un autre élément m’a accompagné tout au long de la lecture : les oiseaux.
Ils apparaissent régulièrement dans le récit. Au point que l’immense volière qu’Hervé Joncour fait construire devient progressivement l’un des centres de gravité de son existence.
Je me suis longtemps interrogé sur leur présence.
Les oiseaux semblent relier discrètement plusieurs thèmes du roman : le voyage, la liberté, l’éloignement, le désir et peut-être aussi l’impossibilité de retenir certaines choses. Ils traversent les frontières alors que les hommes s’y heurtent. Ils vont et viennent alors que les personnages demeurent prisonniers de leurs choix, de leurs habitudes ou de leurs sentiments.
La volière elle-même m’est apparue comme une énigme. Est-elle le symbole d’une réussite sociale ? Le souvenir d’un voyage ? Une tentative de retenir ce qui lui a échappé ? Peut-être un peu de tout cela à la fois.
Je n’ai pas trouvé de réponse définitive et c’est probablement ce qui fait la richesse du livre.
En refermant Soie, je n’ai pas eu le sentiment d’avoir lu une histoire d’amour, un roman d’aventure ou un récit sur le Japon. J’ai plutôt eu l’impression d’avoir traversé un rêve dont certaines images demeurent gravées dans la mémoire sans que l’on sache exactement pourquoi.
C’est un livre qui ne cherche pas à impressionner. Il suggère. Il laisse des espaces vides. Il fait confiance à l’intelligence et à la sensibilité du lecteur.
Et longtemps après la dernière page, il continue de déployer son charme discret, comme un oiseau aperçu au loin dont on n’est jamais tout à fait certain d’avoir saisi la couleur.