Il est des sujets dont nos sociétés parlent à voix basse alors même qu’ils sont visibles partout. L’alcool est de ceux-là.
En Algérie comme en Tunisie, chacun sait que la consommation d’alcool existe.
Chacun sait qu’elle concerne toutes les catégories sociales, tous les âges adultes et toutes les régions. Chacun sait également que les déchets de bouteilles jonchent parfois les plages, les forêts, les abords des villes et certains espaces naturels. Pourtant, dès lors qu’il s’agit d’aborder publiquement le sujet, le silence s’installe.
Ce silence est d’autant plus surprenant que l’alcool n’est pas un produit clandestin. Il est importé, produit localement, distribué, taxé et vendu avec l’autorisation de l’État. Des licences sont accordées à des hôtels, des restaurants, des bars, des débits spécialisés, des ensembles touristiques et parfois à d’autres établissements recevant du public.
Des interrogations persistantes !
Mais dès que l’on cherche à comprendre selon quels critères ces licences sont attribuées, renouvelées ou refusées, la situation devient beaucoup moins lisible.
Pourquoi certains établissements obtiennent-ils des autorisations quand d’autres essuient des refus ? Pourquoi certaines régions semblent bénéficier d’une plus grande tolérance que d’autres ? Pourquoi certains opérateurs économiques vivent-ils dans l’incertitude permanente alors que d’autres paraissent protégés ? Pourquoi les procédures sont-elles souvent perçues comme longues, complexes et peu transparentes ?
Ces interrogations ne constituent pas un plaidoyer en faveur de l’alcool. Elles relèvent simplement d’une exigence de cohérence.
Un État dispose de trois options.
La première consiste à interdire totalement la production, la distribution et la consommation d’alcool. Une telle position a le mérite de la clarté, même si elle soulève d’autres difficultés.
La deuxième consiste à autoriser cette activité dans un cadre réglementaire strict, transparent et prévisible.
La troisième, malheureusement la plus répandue dans nos pays, consiste à tolérer officiellement ce qui est parfois condamné moralement dans le discours public, tout en maintenant un flou réglementaire qui nourrit l’arbitraire.
Or l’ambiguïté produit toujours des effets pervers.
Elle favorise le développement de réseaux informels ou clandestins qui échappent aux contrôles sanitaires et fiscaux. Elle pénalise les opérateurs respectueux des règles. Elle alimente le sentiment d’injustice. Elle entretient enfin une culture du non-dit qui empêche tout débat serein sur les enjeux de santé publique, de sécurité, de tourisme et de fiscalité.
Cette incohérence apparaît avec encore plus d’acuité lorsqu’on observe les disparités territoriales.Dans certaines régions d’Algérie et de Tunisie, l’obtention d’une licence relève déjà du parcours du combattant. Dans d’autres, ce sont parfois la vente, l’exposition des produits ou même leur simple circulation qui deviennent problématiques. Il n’est pas rare que des transporteurs soient contraints d’emprunter des itinéraires considérablement plus longs afin d’éviter certaines communes ou certaines zones où les autorités locales ou les pressions sociales rendent le transit particulièrement délicat.
Nous nous retrouvons alors dans une situation paradoxale : un produit parfaitement légal au regard de la législation nationale se voit traité localement comme s’il relevait de la contrebande. Cette fragmentation territoriale du droit crée une insécurité juridique préjudiciable aux opérateurs économiques mais également à l’autorité même de l’État. Car lorsqu’une règle nationale cesse d’être appliquée de manière uniforme, elle perd progressivement sa crédibilité.
Plus surprenant encore, ces restrictions n’empêchent nullement la consommation. Elles déplacent simplement les circuits d’approvisionnement.
Les réseaux informels et la contrebande prospèrent précisément là où l’offre légale est entravée. Les jeunes comme les moins jeunes continuent de consommer, y compris dans les régions les plus éloignées des grands centres urbains. La différence est que cette consommation échappe alors à tout contrôle sanitaire, fiscal ou statistique.
Une politique publique ne devrait pas être évaluée à l’aune de ses intentions mais à celle de ses résultats. Or force est de constater que la multiplication des obstacles administratifs et territoriaux n’a jamais fait disparaître la consommation d’alcool. Elle a surtout contribué à rendre une partie de celle-ci invisible.
Cette ambiguïté ne se limite d’ailleurs pas aux territoires. Elle se retrouve parfois au cœur même des institutions et de l’activité économique.
Il n’est pas rare d’entendre des opérateurs économiques rapporter les difficultés qu’ils rencontrent lorsqu’un dossier lié à l’alcool doit franchir certaines étapes administratives. Des responsables publics, des cadres de l’administration ou parfois même des responsables politiques refusent, par conviction personnelle ou religieuse, d’apposer leur signature sur des actes concernant une activité pourtant parfaitement légale au regard de la réglementation nationale.
Il ne s’agit pas ici de contester leurs convictions, qui sont parfaitement respectables. Mais une question fondamentale se pose : dans quelle mesure un responsable public peut-il s’abstenir d’exécuter une procédure prévue par la loi en raison de ses convictions personnelles ?
La même contradiction apparaît dans le secteur privé.
Certains industriels refusent de produire des emballages, des cartons, des étiquettes ou divers conditionnements destinés aux producteurs de bière, de vin ou de spiritueux. Là encore, leur liberté de choix est incontestable. Mais le phénomène demeure révélateur d’un malaise plus profond : une activité économique légale, fiscalisée et réglementée continue d’être traitée par une partie de la société comme si elle se situait à la frontière de la légitimité.
Nous nous retrouvons ainsi dans une situation singulière où l’État autorise une activité, prélève des taxes sur celle-ci, contrôle sa production et sa distribution, tout en laissant subsister autour d’elle un environnement social et administratif qui la considère parfois comme moralement inacceptable.
Cette contradiction permanente nourrit l’opacité, l’arbitraire et l’incompréhension. Elle affaiblit également la crédibilité de la règle publique en créant une distinction floue entre ce qui est légalement autorisé et ce qui est socialement toléré.
Le plus frappant demeure sans doute le décalage croissant entre le pays réel et le pays officiel.
Le pays réel est celui que chacun observe quotidiennement. Une société où l’alcool est consommé, où les lieux de consommation légaux ou clandestins existent, où les déchets liés à cette consommation deviennent parfois un véritable problème environnemental et où une économie entière gravite autour de cette activité.
Le pays officiel est celui qui continue à aborder le sujet avec embarras, hésitation ou silence, comme si ignorer une réalité permettait de la faire disparaître.
Cette contradiction est devenue difficilement soutenable.
Elle l’est d’autant plus que les sociétés maghrébines connaissent depuis plusieurs décennies une progression visible du conservatisme religieux. Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie ou à la Tunisie et relève de dynamiques complexes qu’il serait simpliste de réduire à une seule cause.
Le problème n’est évidemment pas la foi des citoyens, qui relève de la liberté individuelle.
Le problème apparaît lorsque les responsables politiques utilisent les sensibilités religieuses comme instrument de légitimation ou de conquête du pouvoir sans jamais traiter les réalités auxquelles les citoyens sont confrontés.
L’histoire montre que les restrictions sociétales avancent rarement par rupture brutale.
Elles procèdent généralement par petites étapes successives, chacune présentée comme anodine ou nécessaire. Lorsqu’une société renonce progressivement à débattre sereinement de certains sujets, elle prend le risque de voir son espace de liberté se rétrécir sans même s’en apercevoir.
Aujourd’hui, le débat porte sur l’alcool. Demain, il pourrait concerner d’autres dimensions de la vie sociale, culturelle ou économique.
Une société qui accepte que les réalités soient dissimulées derrière les apparences finit souvent par découvrir trop tard le prix de ses renoncements successifs.
Il est donc temps d’aborder cette question avec maturité.
La première nécessité est la transparence totale des procédures d’octroi, de renouvellement et de retrait des licences.
La deuxième est l’égalité de traitement entre tous les opérateurs économiques sur l’ensemble du territoire national.
La troisième est le renforcement des contrôles sanitaires, fiscaux et environnementaux afin que la consommation existante soit mieux encadrée et ses externalités mieux maîtrisées.
La quatrième consiste à ouvrir un débat public adulte sur la consommation d’alcool, ses risques, ses conséquences, sa fiscalité et sa place dans nos sociétés.
Enfin, il conviendrait de clarifier le rôle et les responsabilités de chacun.
Un responsable public ne devrait pas être placé devant le dilemme consistant à choisir entre ses convictions personnelles et l’application de la loi. De la même manière, les règles applicables aux activités autorisées devraient être suffisamment claires pour éviter que l’ensemble d’une filière économique fonctionne dans un climat permanent d’incertitude.
Une société mature n’est pas celle qui refuse de voir ses contradictions. C’est celle qui accepte de les regarder en face. L’alcool n’est probablement pas le véritable sujet de cette réflexion. Le véritable sujet est notre capacité collective à construire des règles claires, cohérentes et assumées, puis à les appliquer de manière égale à tous. Car lorsqu’un État autorise sans assumer, interdit sans interdire, réglemente sans expliquer et ferme les yeux sur les conséquences de ses propres contradictions, il ne produit ni morale ni ordre public. Il produit simplement de l’incohérence.