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La théorie des choix publics : une théorie de la gouvernance qu’on préfère ne pas traduire

Le 9 juin 26

J’ai interrogé l’IA sur le pourquoi de l’absence de traduction en français des principaux ouvrages de James Buchanan consacrés à la théorie des choix publics. Voici ce qu’elle en dit.

Cette absence est d’autant plus surprenante que James Buchanan, prix Nobel d’économie en 1986, est considéré comme l’un des fondateurs d’un courant de pensée qui a profondément influencé la compréhension moderne de l’État, de la démocratie et de la décision publique.

Selon l’IA, plusieurs raisons peuvent l’expliquer.
La première tient à la tradition intellectuelle française. La théorie des choix publics est née dans le monde anglo-saxon et repose sur une idée simple mais dérangeante : les acteurs publics — élus, fonctionnaires, groupes de pression, électeurs — poursuivent eux aussi leurs intérêts propres. Elle applique à la sphère politique les outils d’analyse utilisés par les économistes pour étudier les comportements des entreprises et des consommateurs. Cette approche s’est longtemps heurtée à une vision plus idéaliste de l’État, particulièrement présente dans les traditions administratives et universitaires françaises.

La deuxième raison est son association fréquente au libéralisme économique. Buchanan est souvent perçu comme un critique de l’intervention publique, alors que son travail est avant tout une analyse des incitations qui gouvernent les comportements des acteurs politiques. Cette proximité supposée avec certains courants libéraux a parfois conduit à une lecture idéologique de son œuvre plutôt qu’à une discussion de son contenu.

La troisième explication est plus prosaïque : le marché éditorial. Les ouvrages de Buchanan sont exigeants. À la croisée de l’économie, du droit constitutionnel, de la science politique et de la philosophie politique, ils s’adressent davantage aux chercheurs et aux praticiens de la gouvernance qu’au grand public. Les éditeurs ont souvent privilégié des auteurs jugés plus accessibles ou plus médiatiques.

Mais l’IA avance une quatrième raison qui mérite réflexion. La théorie des choix publics dérange aussi bien la droite que la gauche. Elle suggère que les hommes politiques cherchent d’abord à être réélus, que les bureaucraties tendent naturellement à accroître leurs budgets et leur influence, que les groupes de pression capturent fréquemment la décision publique, et que les déficits publics sont souvent le produit d’incitations institutionnelles plutôt que de simples erreurs de gestion. En d’autres termes, elle retire à l’État et à ses agents une partie de l’aura de désintéressement que beaucoup leur attribuent spontanément.

En refermant cette réflexion, je repense à une conversation que j’avais eue il y a quelques années avec un ami proche.
Nous évoquions justement les travaux de Buchanan lorsqu’il me fit remarquer que de nombreuses politiques publiques semblaient ignorer une question pourtant fondamentale : celle des incitations. Il prenait pour exemple certains agents de l’administration fiscale auxquels il arrive d’identifier des redressements portant sur des montants considérables, parfois de plusieurs dizaines de millions d’euros, alors même que leurs revenus personnels demeurent modestes au regard des enjeux financiers qu’ils traitent. Son propos n’était ni de contester leur intégrité ni de remettre en cause leur engagement, mais simplement de souligner le décalage qui peut exister entre les responsabilités confiées et les mécanismes de reconnaissance ou de récompense mis en place.

La discussion dériva ensuite vers un sujet plus sensible. Dans de nombreux pays, expliquait-il, le discours officiel continue de faire largement appel au patriotisme, au nationalisme ou au sens du devoir pour stimuler l’engagement des agents publics. Pourtant, plusieurs fonctionnaires avec lesquels il avait échangé lui avaient confié, loin des micros et des déclarations officielles, qu’un consensus silencieux semblait s’installer au sein de certaines administrations : le patriotisme est une valeur respectable, mais il ne suffit pas à répondre aux préoccupations quotidiennes des individus et de leurs familles.

Cette observation ne constitue ni une critique du sentiment national ni une remise en cause du service public. Elle rappelle simplement une réalité humaine que Buchanan n’a cessé de mettre en lumière : les institutions sont composées d’hommes et de femmes qui réagissent à un ensemble complexe d’incitations matérielles, professionnelles, sociales et morales. Lorsque ces incitations sont cohérentes avec les objectifs recherchés, les organisations gagnent en efficacité. Lorsqu’elles ne le sont pas, les discours les plus nobles peinent à produire les résultats attendus. C’est probablement ce qui rend la théorie des choix publics toujours aussi actuelle. Elle nous invite à regarder les institutions non pas telles que nous aimerions qu’elles fonctionnent, mais telles qu’elles fonctionnent réellement.

Le paradoxe est que nombre de débats contemporains en France, en Algérie, en Tunisie et ailleurs — bureaucratie, rentes, capture de l’État, efficacité de la dépense publique, qualité de la gouvernance — relèvent directement des questions que Buchanan et ses collègues se posaient il y a plus d’un demi-siècle. Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir pourquoi ces livres n’ont pas été traduits, mais pourquoi une réflexion aussi essentielle sur les mécanismes réels du pouvoir, des institutions et de la décision publique demeure aussi peu connue dans l’espace francophone. Cela est d’autant plus étonnant que les problématiques analysées par Buchanan semblent aujourd’hui plus actuelles que jamais.

Peut-être est-ce précisément là que réside le problème. La théorie des choix publics oblige à se poser une question simple mais redoutable : non pas « quelle est la meilleure politique publique ? », mais « quelles sont les incitations réelles des acteurs chargés de la concevoir, de la mettre en œuvre et d’en vivre ? ».

Une question dont les réponses sont parfois plus dérangeantes que les problèmes qu’elles permettent d’expliquer.

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