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Faut-il encore conserver le papier ?

Le 12 juin 26

En parcourant récemment plusieurs textes réglementaires, ainsi que des circulaires rappelant aux entreprises, aux cabinets comptables, aux banques, aux notaires et à bien d’autres professions leurs obligations de conservation documentaire, une question m’est venue à l’esprit.

Pourquoi, à l’heure où nos échanges, nos contrats, nos factures, nos relevés bancaires et parfois même notre identité existent désormais sous forme numérique, continuons-nous à imposer la conservation physique de montagnes de documents papier pendant des périodes pouvant atteindre dix ans, voire davantage ?

Je ne m’interroge pas sur la nécessité de conserver l’information. Celle-ci demeure évidemment essentielle. Je m’interroge sur le support lui-même.

L’objectif initial de ces obligations était parfaitement légitime : garantir la traçabilité des opérations, protéger les parties, permettre les contrôles fiscaux, judiciaires ou réglementaires et préserver la mémoire des transactions. À une époque où le papier constituait le support original et le seul véritable moyen de preuve, exiger sa conservation pendant dix ans ou davantage avait tout son sens.

Mais le contexte technologique a radicalement changé.
Aujourd’hui, un document numérisé de haute qualité, horodaté, signé électroniquement, indexé et stocké sur plusieurs sites sécurisés présente souvent davantage de garanties qu’un document papier exposé aux incendies, aux inondations, aux pertes, aux vols ou simplement à l’usure du temps.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut conserver les documents. La véritable question est de savoir s’il faut encore conserver le papier lui-même.

L’obligation actuelle génère des coûts considérables. Des milliers de mètres carrés d’archives sont loués, entretenus ou construits par les banques, les compagnies d’assurance, les notaires, les cabinets comptables, les entreprises et les administrations. Des équipes entières consacrent une partie de leur temps à classer, stocker, rechercher et gérer ces archives physiques. L’empreinte environnementale associée à cette conservation n’est pas non plus négligeable.

Cette situation crée d’ailleurs une contradiction devenue familière. D’un côté, les pouvoirs publics encouragent la digitalisation, la dématérialisation des procédures, la réduction de l’usage du papier et la modernisation des organisations. De l’autre, ils continuent souvent à imposer la conservation physique de documents dont l’équivalent numérique est déjà produit, sécurisé et exploité au quotidien. Une grande partie de nos coûts administratifs provient aujourd’hui de cette coexistence parfois absurde entre le monde numérique que nous utilisons et le monde papier que la réglementation continue d’exiger.

Dans de nombreux pays, le législateur a progressivement déplacé le centre de gravité de la preuve vers l’intégrité du document plutôt que vers son support matériel. Ce qui importe n’est plus de savoir si l’on conserve une feuille de papier, mais si l’on est capable de démontrer que le document n’a pas été modifié depuis son émission.

Les technologies actuelles permettent même d’aller plus loin. Il devient possible d’imaginer des systèmes nationaux ou sectoriels de conservation certifiée reposant sur des infrastructures numériques hautement sécurisées, redondantes et auditées. Dans un tel modèle, la responsabilité de conservation pourrait être mutualisée plutôt que supportée individuellement par chaque acteur économique.

Naturellement, certaines exceptions demeureraient nécessaires. Quelques documents particulièrement sensibles ou présentant une valeur historique, patrimoniale ou symbolique pourraient continuer à justifier la conservation de l’original physique. Personne n’imaginerait remplacer par un simple fichier numérique les manuscrits de Léonard de Vinci, les archives diplomatiques ayant conduit à la création d’un État, les actes fondateurs d’une institution centenaire ou encore certains documents notariés anciens dont la valeur dépasse largement leur seule portée juridique.
Mais ces situations exceptionnelles ne sauraient justifier que l’ensemble de l’économie continue à gérer quotidiennement des volumes considérables de papier dont la seule finalité est administrative.

Au fond, la question est simple : le droit doit-il continuer à protéger un support hérité d’une autre époque ou doit-il désormais protéger l’intégrité de l’information elle-même ?

Lorsqu’un document appartient à notre mémoire collective, sa matérialité peut avoir un sens. Lorsqu’il s’agit simplement de prouver qu’une facture, un contrat ou un relevé bancaire a existé, c’est l’intégrité de l’information qui compte, non le papier qui la porte.
Le progrès technologique semble avoir déjà répondu. Reste à savoir quand le législateur décidera d’en tirer toutes les conséquences.

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