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Dans les rues, les chaînes de valeur, invisibles

Le 25 novembre 25

Une flânerie urbaine qui ouvre les yeux sur ce que les objets racontent : matières, métiers, flux, dépendances et rapports de force. Un texte issu d’une réflexion au pas de marche.

Je marchais tout à l’heure, un peu au hasard, comme on le fait quand l’esprit cherche de l’air. Et puis quelque chose a cliqué. Les objets mouchetaient la rue : un lampadaire, une armoire électrique, une bouche d’égout, un abribus, une poubelle de ville. Rien de spectaculaire, mais soudain tout semblait chargé d’un autre sens, comme si ces choses banales murmuraient une histoire plus vaste que leur fonction.

Ce n’étaient pas des objets : c’étaient des chaînes de valeur, matérialisées.

On les croise chaque jour sans voir ce qu’elles transportent d’invisible : du métal extrait quelque part ; des brevets reposant sur cinquante ans de recherche ; des normes ; des ouvriers ; des usines ; des cargos ; des devises ; des politiques publiques ; des querelles diplomatiques ; et même, parfois, de la culture et des imaginaires.

J’ai compris que marcher dans une ville, c’est marcher dans des chaînes de valeur. Elles nous traversent, nous déterminent, et finissent par dessiner les contours d’un pays — ce qu’il peut, ce qu’il ne peut pas, ce qu’il subit, ce qu’il maîtrise.

Et la vraie question, finalement, n’est pas technique : « comment une nation choisit ses chaînes de valeur ? »

Ce qu’est vraiment une chaîne de valeur ?
On réduit souvent la chaîne de valeur à un schéma, quelques boîtes et des flèches. Mais ce n’est qu’une version scolaire. En réalité, une chaîne de valeur, c’est une histoire collective : des matières brutes qui deviennent produits, des savoir-faire qui deviennent industrie, une industrie qui devient puissance, et une puissance qui devient influence.
C’est tout un cycle où se mêlent ressources, technologies, capitaux, compétences, normes, infrastructures, logistique, géopolitique, diplomatie énergétique. Rien n’est isolé. Tout est enchâssé.

Et aucun pays, pas même les géants, ne peut maîtriser toutes les chaînes. Il faut donc choisir. C’est là que commence la politique au sens noble : l’art de sélectionner les batailles qui valent la peine d’être gagnées.

Pourquoi une nation doit savoir où s’arrimer ?
Les nations ne flottent pas dans le vide : elles s’accrochent à des chaînes de valeurs mondiales qui tournent comme d’immenses engrenages. S’y arrimer, c’est accepter de devenir une pièce du grand mouvement de l’économie mondiale. Mais encore faut-il y entrer avec un niveau de pouvoir de négociation acceptable, autrement dit sans être broyé.
Car une nation peut très bien participer à une chaîne de valeur et rester pauvre. Ça s’appelle travailler pour les autres.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’y entrer : c’est d’y entrer au bon étage.

Pourquoi Connaître les chaînes dont on dépend mais qu’on ne maîtrise pas ?
Il y a les chaînes auxquelles on peut participer, et celles qu’on ne maîtrisera jamais mais qui nous sont vitales : semiconducteurs, réseaux numériques, technologies médicales, transport maritime, aviation civile, intelligence artificielle.

Les ignorer, c’est courir la route les yeux bandés. Les comprendre, c’est éviter les illusions souverainistes et les dépendances toxiques.

Une politique économique sérieuse commence par une cartographie de ces dépendances. Pas un discours. Une cartographie, précise, humble, lucide.

Et l’Algérie dans tout ça ?

L’Algérie marche souvent dans la rue sans voir les chaînes de valeur qui l’entourent, un peu comme je le faisais avant ma balade d’aujourd’hui. On parle encore trop d’industrie comme d’un bloc monolithique, alors qu’une nation ne peut se développer que si elle sait : où elle peut créer des chaînes de valeur ; où elle peut s’arrimer intelligemment ; où elle doit rester cliente mais en minimisant sa vulnérabilité ; où elle n’aura jamais sa place — et ce n’est pas un drame.

Ce pays a longtemps cru qu’on pouvait bâtir une économie hors du monde, à coups d’autarcie, de substitution ruineuse et d’un souverainisme qui confondait fierté et isolement. Résultat : nous avons été spectateurs de chaînes qui se construisaient partout sauf chez nous.

Or l’enjeu du XXIᵉ siècle est ailleurs : entrer dans les bonnes chaînes, au bon moment, avec le bon niveau de maîtrise.

Des chaînes qui modèlent aussi la société
On oublie souvent que les chaînes de valeur ne sont pas uniquement économiques. Elles touchent à l’imaginaire, aux comportements, aux hiérarchies du quotidien. Un pays spécialisé dans les hydrocarbures n’a pas la même culture qu’un pays spécialisé dans le numérique ou dans le design industriel. L’économie façonne les mentalités — parfois plus profondément que les constitutions.

Changer de chaînes de valeur, c’est aussi changer les cultures professionnelles, les aspirations, la manière de concevoir le futur. L’Algérie, si elle décide un jour d’embrasser l’économie mondiale autrement que par la rente, devra aussi accepter cette mutation culturelle.

Conclusion : marcher pour voir clair
Finalement, ma balade de cet après-midi m’a rappelé une évidence : un pays, c’est une rue élargie à l’échelle du territoire. Ce qu’on y voit — ou ce qu’on refuse d’y voir — révèle notre rapport au monde. Il suffirait parfois d’observer un lampadaire pour comprendre dans quelle chaîne de valeur notre économie s’inscrit… et dans laquelle elle n’existe même pas.
Alors oui, il est peut-être temps d’engager un vrai débat — ouvert, apaisé, lucide — sur les chaînes de valeur que l’Algérie doit choisir, celles qu’elle doit maîtriser, celles qu’elle doit accepter comme dépendances, et celles qu’elle doit abandonner.

C’est à ce prix que le pays sortira du mythe autarcique pour entrer dans une économie adulte.

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Tariq Ali, in Un Sultan à Palerme

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