La lecture de la nouvelle de Camus Le Minotaure ou la halte d’Oran m’a laissé une impression contrastée.
Le premier mouvement du texte, consacré à Oran elle-même, m’a profondément interpellé. J’y ai découvert la notion troublante de « ville sans âme » telle que la perçoit Camus. Son regard sur l’architecture, l’urbanisme, le climat et la relation des habitants à leur environnement est souvent incisif et parfois dérangeant. Même lorsque je ne partage pas ses conclusions, notamment lorsqu’il semble confondre absence apparente d’histoire et absence d’histoire tout court, sa réflexion m’oblige à m’interroger sur ce qui constitue réellement l’âme d’une ville. Une ville raconte-t-elle seulement ce qui est visible ou peut-elle aussi porter une mémoire plus discrète, enfouie sous les couches successives de son histoire ?
Le second mouvement, celui consacré aux monuments, m’a au contraire laissé perplexe. J’y ai trouvé une écriture beaucoup plus hermétique, presque inaccessible. Camus quitte progressivement l’observation du réel pour s’engager dans un cheminement intérieur dont il ne livre pas toutes les clés. Les images se succèdent, les associations d’idées se multiplient, mais le lien entre elles demeure souvent insaisissable. Pour la première fois, je me suis demandé si la difficulté provenait de mon incapacité à saisir la pensée de l’auteur ou si celle-ci relevait d’une subjectivité si intime qu’elle ne pouvait plus être pleinement partagée. Refusant de céder à l’idée selon laquelle toute page signée Camus serait nécessairement profonde, j’en suis venu à considérer que certaines réflexions, aussi sincères soient-elles, ne gagnent pas toujours à être exposées lorsqu’elles ne parviennent plus à construire un pont entre l’expérience de l’auteur et celle du lecteur.
Au terme de cette lecture, je retiens donc une œuvre qui m’a autant stimulé qu’irrité : stimulé par les questions qu’elle soulève sur l’identité des villes et le rapport des hommes à leur environnement, irrité par certains passages où l’écriture semble se refermer sur elle-même au point de laisser le lecteur au seuil de la réflexion plutôt que de l’y inviter.
Un dernier clin d’oeil.
Certains seraient tenté de me dire que cette réaction est assez Camusienne au fond : puisque je n’ai pas cherché à savoir ce que les commentateurs disent de Le Minotaure ; ayant jugé le texte à l’aune de ce qu’il produisait réellement en moi comme lecteur. Et pour ce qui me concerne c’est probablement la lecture la plus honnête que je puisse faire d’une œuvre littéraire.