Vie économique

Technologie

Santé

Podcasts

Mes lectures du moment

Libres pensées

Gouvernance

Géopolitique

Education

Culture

Architecture & urbanisme

Aphorismes

Agriculture & Environnement

Produits « indispensables » et « non indispensables » : une rhétorique dangereuse pour l’économie Algérienne

Le 30 septembre 25

Quand l’arbitraire devient politique économique

En effet, depuis des années, les responsables politiques en Algérie recourent à une distinction aussi séduisante qu’illusoire : celle des « produits indispensables » et des « produits non indispensables ». Elle leur sert à justifier des vagues successives de restrictions à l’importation, présentées comme des mesures de protection de la souveraineté et de rationalisation des devises.

Pourtant, derrière cette rhétorique rassurante, un problème majeur surgit : aucun texte normatif ne définit clairement ce qui relève de l’indispensable ou du superflu. Ce vide juridique laisse toute latitude à l’administration, ouvrant la porte aux décisions arbitraires, aux passe-droits et à la corruption. La question est donc moins sémantique qu’économique et politique: peut-on vraiment bâtir une stratégie industrielle en classant les produits à coups de circulaires ministérielles ?

Une logique contre-productive

Certes, à première vue, l’argument de la restriction séduit : protéger la devise nationale, encourager la production locale, freiner la consommation jugée excessive. Mais l’expérience algérienne montre que cette logique aboutit à l’effet inverse.

  1. Contradiction avec la compétitivité : dans une économie moderne, un produit considéré comme « non essentiel » peut en réalité être un intrant vital pour une chaîne de production locale. Supprimer son accès, c’est bloquer toute la ligne.
  2. Inflation et rareté : la restriction organisée crée des pénuries artificielles et renchérit les prix, ce qui fragilise directement le pouvoir d’achat des ménages.
  3. Menace sur l’emploi : des usines entières tournent au ralenti ou ferment faute de composants importés. L’effet net est destructeur pour l’emploi.
  4. Frein à la diversification : limiter les importations réduit les opportunités d’innovation et enferme l’économie dans une dépendance encore plus forte aux hydrocarbures.

La Turquie, un contre-exemple éclairant

Contrairement à l’Algérie, la Turquie a adopté une démarche diamétralement opposée. Elle n’a pas cherché à bannir les importations mais à les utiliser comme tremplin de transformation productive.

  • Intégration aux chaînes mondiales : la Turquie importe massivement des composants automobiles, électroniques ou textiles, mais elle réexporte des voitures, des appareils électroménagers ou des vêtements à haute valeur ajoutée.
  • Politique industrielle ciblée : dans la défense, l’aéronautique ou l’électronique, l’État turc a identifié des secteurs stratégiques et investi massivement, tout en attirant des partenariats étrangers.
  • Résultat : malgré un déficit commercial structurel, la Turquie a bâti un appareil productif diversifié, compétitif et capable de projeter son influence économique.

La leçon est claire : c’est l’absence de stratégie industrielle cohérente qui condamne une économie à dépendre des importations, pas leur volume brut. En se focalisant sur une distinction arbitraire entre indispensable et superflu, l’Algérie s’interdit la dynamique d’apprentissage et de montée en gamme qu’a su enclencher la Turquie.

Les angles morts de l’approche algérienne

En réalité, la distinction « indispensable/non indispensable » masque des faiblesses plus profondes :

  • Absence de vision industrielle : on régule au coup par coup, sans hiérarchie claire des priorités productives.
  • Souveraineté mal comprise : on confond protection avec isolement. Or, la souveraineté consiste à maîtriser ses filières stratégiques, pas à couper les flux.
  • Réserves de change comme boussole unique : réduire la politique économique à la préservation des réserves de devises est une impasse. Ces réserves sont une variable conjoncturelle, pas une stratégie. Elles ne doivent en aucun cas être le paramètre dominant de l’architecture d’une politique industrielle et économique.
  • Corruption et clientélisme : faute de critères transparents, chaque administration décide, parfois au gré d’intérêts particuliers.

Pour une alternative constructive

Sortir de l’arbitraire suppose un changement de paradigme.

Établir un cadre normatif transparent

Définir l’indispensable à partir de critères objectifs (sécurité nationale, santé publique, biens stratégiques).

Investir dans les filières prioritaires

Cibler quelques secteurs où l’Algérie peut bâtir une autonomie réelle (agroalimentaire, énergies renouvelables, pharmacie, numérique).

Encourager la compétitivité interne

Stabiliser le cadre réglementaire, soutenir l’innovation, renforcer l’accès au financement.

Hiérarchiser les biens importés

Distinguer entre biens de luxe, biens de confort, intrants industriels et biens stratégiques, sans les mélanger dans une catégorie unique et vague.

Conclusion : il y a urgence à changer de logiciel

La distinction entre produits « indispensables » et « non indispensables » n’est pas un instrument économique rationnel mais un outil politique commode. Elle fragilise les entreprises, détruit des emplois et isole davantage le pays. À l’inverse, le cas turc montre que la dépendance initiale aux importations peut devenir une opportunité de montée en gamme et de souveraineté technologique, à condition d’une stratégie claire et cohérente.

Pour l’Algérie, il est temps de remplacer la logique de restriction par une logique de compétitivité et d’intégration intelligente aux flux mondiaux. Autrement dit :

Cesser de décider arbitrairement ce qui est indispensable et bâtir enfin ce qui l’est réellement — un projet industriel et économique pour le XXIᵉ siècle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Ce contenu vous parle ? Abonnez-vous à la newsletter et recevez la prochaine parution automatiquement.

Découvrez aussi

Podcasts

Episode #134: Rachid Koraïchi – Le conteur d’âmes ...

Derrière les symboles et les signes, il y a des histoires. Rachid Koraïchi, artiste et conteur, nous emmène dans un voyage où l’art devient ...

4 Commentaires

24 août, 2025

Episode #133: Rachid Ibersiène - Ce que le fromage...

Il y a des voix qui apaisent et des métiers qui racontent une autre manière d’être au monde. Celle de Rachid Ibersiene fait les deux. Ancien...

3 Commentaires

5 mai, 2025

Épisode #132: Hamoudi Laggoune - Réparer l’image p...

Le hasard a voulu qu’au cours de cet échange, une coupure internet vienne interrompre notre conversation pendant quelques secondes. J’ai cho...

0

27 avril, 2025

Episode #134: Rachid Koraïchi – Le conteur d’âmes ...

Derrière les symboles et les signes, il y a des histoires. Rachid Koraïchi, artiste et conteur, nous emmène dans un voyage où l’art devient ...

4 Commentaires

24 août, 2025

Episode #133: Rachid Ibersiène - Ce que le fromage...

Il y a des voix qui apaisent et des métiers qui racontent une autre manière d’être au monde. Celle de Rachid Ibersiene fait les deux. Ancien...

3 Commentaires

5 mai, 2025

Slim Notes Newsletter

Vous appréciez cette lecture ? Abonnez-vous à la newsletter et recevez nos prochaines parutions dès leur sortie.

Secret d'une vie ...

“Le secret d’une vie heureuse est d’abord de vouloir ce qui est nécessaire et ensuite aimer ce que l’on a voulu”

Irvin Yalom – et Nietzsche a pleuré (1992)

Découvrez aussi

Dans les rues, les chaînes de valeur, invisibles

Une flânerie urbaine qui ouvre les yeux sur ce que les objets racontent : matières, métiers, flux, dépendances et rapports de force. Un texte issu d’une réflexion au pas de marche. Je marchais tout à l’heure, un peu au hasard, comme on le fait quand l’esprit cherche de l’air. Et puis quelque chos...
Une flânerie urbaine qui ouvre les yeux sur ce que les objets racontent : matières, métiers, flux, dépendances et rapports de force. Un texte issu d’u...

0

25 novembre, 2025

Légitimité en crise : Ce que Ferrero nous dit encore du Pouvoir

C’est l’annonce, cette semaine, de la parution du livre On Power de Mark R. Levin qui m’a remis en mémoire un ouvrage autrement plus ancien, mais dont...
21 juillet, 2025

Traces d'Art et de Vie : Passions et Émotions avec Ahmed Benyahia et l'Héritage Culturel Algérien

Durant plus de 60 ans de carrière, Ahmed Benyahia a beaucoup marqué l’histoire culturelle en Algérie et à Constantine. L’homme, qui a...
22 janvier, 2024

“IA, Confiance et Liberté: La grande Fracture”

À la servitude volontaire, cette inclination humaine à accepter la soumission sous prétexte de confort ou de sécurité, vient désormais s’ajouter, par ...
1 janvier, 2025

France, Algérie et la règle des 3R

La France devrait appliquer ce que j’appelle la règle des trois R : Respecter, Reconnaître, Réparer. Pas avec de l’argent évidement, mais avec une vra...
22 avril, 2025

Restez connecté à mes idées

Abonnez-vous pour être informé de mes derniers articles, inspirations et points de vue.

Vie économique

Technologie

Santé

Podcasts

Mes lectures du moment

Libres pensées

Gouvernance

Géopolitique

Education

Culture

Architecture & urbanisme

Aphorismes

Agriculture & Environnement