Quand l’arbitraire devient politique économique
En effet, depuis des années, les responsables politiques en Algérie recourent à une distinction aussi séduisante qu’illusoire : celle des « produits indispensables » et des « produits non indispensables ». Elle leur sert à justifier des vagues successives de restrictions à l’importation, présentées comme des mesures de protection de la souveraineté et de rationalisation des devises.
Pourtant, derrière cette rhétorique rassurante, un problème majeur surgit : aucun texte normatif ne définit clairement ce qui relève de l’indispensable ou du superflu. Ce vide juridique laisse toute latitude à l’administration, ouvrant la porte aux décisions arbitraires, aux passe-droits et à la corruption. La question est donc moins sémantique qu’économique et politique: peut-on vraiment bâtir une stratégie industrielle en classant les produits à coups de circulaires ministérielles ?
Une logique contre-productive
Certes, à première vue, l’argument de la restriction séduit : protéger la devise nationale, encourager la production locale, freiner la consommation jugée excessive. Mais l’expérience algérienne montre que cette logique aboutit à l’effet inverse.
- Contradiction avec la compétitivité : dans une économie moderne, un produit considéré comme « non essentiel » peut en réalité être un intrant vital pour une chaîne de production locale. Supprimer son accès, c’est bloquer toute la ligne.
- Inflation et rareté : la restriction organisée crée des pénuries artificielles et renchérit les prix, ce qui fragilise directement le pouvoir d’achat des ménages.
- Menace sur l’emploi : des usines entières tournent au ralenti ou ferment faute de composants importés. L’effet net est destructeur pour l’emploi.
- Frein à la diversification : limiter les importations réduit les opportunités d’innovation et enferme l’économie dans une dépendance encore plus forte aux hydrocarbures.
La Turquie, un contre-exemple éclairant
Contrairement à l’Algérie, la Turquie a adopté une démarche diamétralement opposée. Elle n’a pas cherché à bannir les importations mais à les utiliser comme tremplin de transformation productive.
- Intégration aux chaînes mondiales : la Turquie importe massivement des composants automobiles, électroniques ou textiles, mais elle réexporte des voitures, des appareils électroménagers ou des vêtements à haute valeur ajoutée.
- Politique industrielle ciblée : dans la défense, l’aéronautique ou l’électronique, l’État turc a identifié des secteurs stratégiques et investi massivement, tout en attirant des partenariats étrangers.
- Résultat : malgré un déficit commercial structurel, la Turquie a bâti un appareil productif diversifié, compétitif et capable de projeter son influence économique.
La leçon est claire : c’est l’absence de stratégie industrielle cohérente qui condamne une économie à dépendre des importations, pas leur volume brut. En se focalisant sur une distinction arbitraire entre indispensable et superflu, l’Algérie s’interdit la dynamique d’apprentissage et de montée en gamme qu’a su enclencher la Turquie.

Les angles morts de l’approche algérienne
En réalité, la distinction « indispensable/non indispensable » masque des faiblesses plus profondes :
- Absence de vision industrielle : on régule au coup par coup, sans hiérarchie claire des priorités productives.
- Souveraineté mal comprise : on confond protection avec isolement. Or, la souveraineté consiste à maîtriser ses filières stratégiques, pas à couper les flux.
- Réserves de change comme boussole unique : réduire la politique économique à la préservation des réserves de devises est une impasse. Ces réserves sont une variable conjoncturelle, pas une stratégie. Elles ne doivent en aucun cas être le paramètre dominant de l’architecture d’une politique industrielle et économique.
- Corruption et clientélisme : faute de critères transparents, chaque administration décide, parfois au gré d’intérêts particuliers.
Pour une alternative constructive
Sortir de l’arbitraire suppose un changement de paradigme.
Établir un cadre normatif transparent
Définir l’indispensable à partir de critères objectifs (sécurité nationale, santé publique, biens stratégiques).
Investir dans les filières prioritaires
Cibler quelques secteurs où l’Algérie peut bâtir une autonomie réelle (agroalimentaire, énergies renouvelables, pharmacie, numérique).
Encourager la compétitivité interne
Stabiliser le cadre réglementaire, soutenir l’innovation, renforcer l’accès au financement.
Hiérarchiser les biens importés
Distinguer entre biens de luxe, biens de confort, intrants industriels et biens stratégiques, sans les mélanger dans une catégorie unique et vague.
Conclusion : il y a urgence à changer de logiciel
La distinction entre produits « indispensables » et « non indispensables » n’est pas un instrument économique rationnel mais un outil politique commode. Elle fragilise les entreprises, détruit des emplois et isole davantage le pays. À l’inverse, le cas turc montre que la dépendance initiale aux importations peut devenir une opportunité de montée en gamme et de souveraineté technologique, à condition d’une stratégie claire et cohérente.
Pour l’Algérie, il est temps de remplacer la logique de restriction par une logique de compétitivité et d’intégration intelligente aux flux mondiaux. Autrement dit :
Cesser de décider arbitrairement ce qui est indispensable et bâtir enfin ce qui l’est réellement — un projet industriel et économique pour le XXIᵉ siècle.