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Pourquoi ça tient ailleurs… et pas chez nous

Le 6 avril 26

À chaque fois que je me déplace dans certaines régions d’Europe, la même question revient. Sans bruit. Sans mise en scène. Dans une gare, un aéroport, une rue banale, un trottoir bien entretenu, un panneau qui n’est ni cassé ni recouvert. Rien d’exceptionnel en soi. Et pourtant, tout fonctionne. Tout tient. Et inévitablement : pourquoi chez eux, ça tient… et pas chez nous ?

Les réponses sont connues. Le manque de civisme, d’éducation, de moyens. La compétence. La culture. Et parfois ce “avant c’était mieux” qui revient comme un réflexe. Je les ai moi-même acceptées. Mais sans réelle conviction. À force d’y revenir, une idée s’est imposée. Plus simple, mais plus exigeante. Le problème n’est probablement pas là où on le place.

Dire que c’est une question de civisme est confortable. Cela renvoie la responsabilité à l’individu. Comme si certains peuples étaient naturellement plus disciplinés que d’autres. Mais le civisme n’est pas une cause. C’est un résultat. Là où les règles sont appliquées, où les responsabilités sont claires, où les écarts sont corrigés, les comportements suivent. Pas par vertu particulière, mais parce que c’est cohérent. À l’inverse, là où rien ne suit vraiment, le laisser-aller s’installe. Là aussi, de manière assez logique.

En observant les choses de plus près, ce qui frappe, ce n’est pas une différence entre les individus. C’est une différence dans la manière dont les systèmes fonctionnent. Dans les environnements qui tiennent, il existe une continuité simple : on décide, on exécute, on contrôle, on corrige. La boucle est fermée.

Chez nous, cette chaîne est souvent rompue. Et même le mot “décider” mérite d’être interrogé. On parle de décision, mais dans les faits, l’exécution dépend presque toujours d’un niveau supérieur. Qui lui-même attend un autre niveau. Et ainsi de suite. Résultat : l’exécution tarde. Se dilue. Parfois disparaît. Celui qui décide ne décide pas vraiment. Il anticipe, il consulte, il se couvre. Il cherche moins à agir qu’à éviter d’être exposé. Et c’est là que quelque chose de plus profond s’installe.

Progressivement, une forme de culture de la non-décision apparaît. Personne ne tranche vraiment. Tout le monde attend une validation, une bénédiction, un signal venu d’en haut. Et quand, exceptionnellement, quelqu’un exécute sans attendre, il n’est pas toujours valorisé. Il peut même être rappelé à l’ordre. Le message devient clair, même s’il n’est jamais formulé : mieux vaut attendre que prendre le risque d’agir. Dans ce contexte, la chaîne se bloque naturellement.

On pourrait résumer cela autour de trois notions : le pouvoir, la légitimité et la responsabilité.

Le pouvoir, d’abord. Qui décide réellement ? Et surtout, qui porte le résultat ? Dans beaucoup de cas, la décision existe sur le papier, mais son porteur disparaît dans les faits.

La légitimité ensuite. Pourquoi respecter la règle ? Lorsqu’elle est perçue comme juste ou inévitable, elle s’impose. Lorsqu’elle est vue comme arbitraire ou contournable, elle se fragilise. C’est là que des expressions comme “Rezk el Beylik” trouvent leur prolongement.

Enfin, la responsabilité. Les titres sont nombreux, mais la reddition de comptes reste limitée. On occupe des fonctions, mais sans véritable obligation de résultat. Le suivi est formel, les conséquences rares.

Au fond, les comportements suivent les incitations. Si bien faire n’est pas particulièrement valorisé, si mal faire n’est pas réellement sanctionné, et si ne rien faire protège, alors le système produit du laisser-aller. Pas par accident. Par logique. C’est sans doute le point le plus difficile à accepter. Ce que l’on observe n’est pas forcément un dysfonctionnement. C’est un équilibre.

Il est toujours tentant d’invoquer la culture. Mais ce que l’on appelle “culture” est souvent le résultat d’années de fonctionnement sous ces règles implicites. Là où les choses tiennent, ce n’est pas parce que les gens sont meilleurs. C’est parce que le système rend l’action normale et l’inaction coûteuse. Là où elles se dégradent, ce n’est pas parce que les gens sont moins capables.
C’est parce que le système rend l’inaction rationnelle… et l’initiative risquée.

La question n’est donc peut-être pas de savoir pourquoi eux font mieux. Mais plutôt de comprendre pourquoi, chez nous, attendre est devenu la norme… et agir, l’exception.

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