“Ce texte propose une lecture du moment géopolitique à travers l’émergence d’une nouvelle hiérarchie, non plus biologique mais technologique, et interroge la place du Maghreb dans cette recomposition.”
L’ancienne race
Il y a eu un temps où l’on classait les êtres humains selon la couleur de leur peau, la forme du crâne et la texture des cheveux. On appelait cela la race. Ce n’était pas un souci scientifique, mais un outil de domination. La race biologique a servi à justifier l’esclavage, le colonialisme et l’idée qu’il existait des peuples faits pour commander et d’autres pour servir.
La mutation du classement
On a fini par déclarer cette race honteuse et dépassée. Pourtant, le besoin de classer n’a pas disparu. Il a simplement changé de terrain. Aujourd’hui, la hiérarchie ne passe plus par le corps, mais par la technologie. On n’oppose plus Blancs, Noirs ou Jaunes. On oppose ceux qui conçoivent la technologie, ceux qui la possèdent, ceux qui l’opèrent, ceux qui la consomment, et ceux qui la subissent. C’est ce que l’on pourrait appeler la race technologique.
Le cerveau connecté et l’infrastructure
Ce n’est pas une question d’intelligence individuelle, mais de capacité d’action. La puissance n’est plus dans le cerveau biologique, mais dans le cerveau connecté : connecté aux données, aux réseaux, aux protocoles, aux plateformes, aux normes et à la décision. Le pouvoir a glissé du territoire vers l’infrastructure. On ne possède plus la terre, mais le cloud, la puissance et la capacité de calcul, la data et l’IA.
Big State – Big Tech : la nouvelle souveraineté
Ce glissement est orchestré par le duo Big State–Big Tech. L’État régule, sanctionne et surveille. La Tech produit, automatise et standardise. Ensemble, ils redéfinissent la souveraineté. L’ancien État géopolitique laisse place à l’État technopolitique.
La matrice civilisationnelle
Mais il ne faut pas se tromper d’angle. La race technologique n’apparaît pas dans un monde neutre. Elle s’inscrit dans une matrice civilisationnelle beaucoup plus ancienne : celle de l’Occident blanc et judéo-chrétien. Une matrice qui a toujours classé le monde entre ce qui est « civilisé » et ce qui est « en retard ». Cette fois, la supériorité ne se prétend plus biologique mais universelle. L’universalisme occidental sert à imposer les standards. On pourrait appeler cela, sans colère mais sans détour, un techno-fascisme blanc.
Contrairement à ce que l’on aime croire, cette modernisation ne dissout pas l’ancienne race. Elle la rend simplement inutile à dire. La ségrégation par la couleur de peau ne disparaît pas dans la mentalité blanche ; elle se masque derrière la performance technologique, et se renforce par elle. On n’a plus à dire « inférieur » pour classer : il suffit de dire « non technologique ». Le racisme devient un problème de capacité, et non plus de biologie. Ce glissement arrange tout le monde.
Son objectif est clair : un monde unipolaire dominé par les États-Unis. Dans ce schéma, l’Europe n’est pas un partenaire mais un vassal technologique. Les Européens se pensent comme branche égale de l’Occident. Les Américains les traitent comme clients premium. Le cloud est américain. L’IA est américaine. Les normes sont américaines. La défense est américaine. La souveraineté est devenue un abonnement (la souveraineté n’est plus possédée, elle est fournie).
Unipolaire, multipolaire : faux choix
Face à cela, certains prônent un monde multipolaire. La Chine, la Russie, l’Inde, l’Iran ou certains pays d’Afrique et du monde arabe imaginent un monde où plusieurs centres de décision coexistent. Mais il faut être lucide : la techno-race existe dans les deux scénarios. Dans un monde unipolaire, elle est américaine. Dans un monde multipolaire, elle se décline par blocs. Dans les deux cas, ceux qui ne possèdent pas l’infrastructure resteront en bas de l’échelle. Le monde multipolaire n’est pas une alternative plus juste, mais un espace de rivalités où chacun impose ses contraintes. Et rien ne garantit que le Maghreb y devienne un acteur : il n’est pour l’instant qu’un espace, et le temps joue contre lui.
L’ennemi du Sud : le temps
Pour le Sud global, le problème n’est pas l’intelligence ni le talent, mais le temps. L’ère industrielle autorisait trente ans de rattrapage. L’ère numérique en autorisait cinq. L’ère de l’IA n’en autorisera peut-être aucun. Ceux qui avancent accéléreront pour rendre le retard irréversible.
Le cas maghrébin
Le Maghreb offre à ce titre un cas presque douloureux. Trois pays — l’Algérie, le Maroc, la Tunisie — partageant une histoire, une langue et une géographie, mais enfermés dans des frontières physiques héritées de la décolonisation. Individuellement, aucun n’a la taille critique pour la souveraineté technologique. Ensemble, ils pourraient constituer un espace de près de 100 millions d’habitants, capable de mutualiser la recherche, la data, les infrastructures et l’industrie. Mais la fenêtre se referme. Les frontières maghrébines, longtemps gênantes, deviennent un handicap existentiel. L’arrivée d’Israël dans l’équation marocaine complique encore ce qui était déjà difficile.
Nous entrons dans un monde où la ségrégation ne passera plus par la couleur de peau mais par la définition de l’humain valable. Et cette définition sera technologique. Le futur ne nous demandera peut-être pas qui nous voulons être. Il se contentera de nous classer. Dans la techno-race qui vient, le Maghreb n’a pas le problème du choix — il a le problème du temps. Et il n’est pas certain que la place qui lui sera assignée soit négociable.