Amara Lakhous (2024)
Je viens de terminer la lecture de La Fertilité du Mal de Amara Lakhous. Ce polar — car il s’ouvre sur un meurtre et avance au rythme d’une enquête — ne m’a pas laissé indifférent. Mais il serait réducteur de le limiter à ce genre. L’enquête n’est qu’un fil. Le livre est plus ample.
J’ai tenu à relire le commentaire de Alaa El Aswany, qui rappelle que l’ouvrage a été écrit en arabe avant d’être traduit :
« Le roman commence par un meurtre. Puis, à mesure que le monde fictif s’étend progressivement, Amara Lakhous nous présente une histoire captivante qui reflète la réalité actuelle de l’Algérie et l’époque révolutionnaire contre la domination coloniale française. (…) Un incontournable. »
On ne lit pas ce livre pour un style particulier. On le lit pour ce qu’il donne à voir. C’est un témoignage vivant de l’Algérie, de la guerre d’indépendance à aujourd’hui. On y retrouve toute la palette des personnages qui peuplent notre quotidien : ceux qui se reconnaîtront, ceux que la société fantasme, les hommes de l’ombre, les révolutionnaires, les affairistes, les patriotes.
Tous les thèmes y passent : l’honneur, la trahison et sa symbolique, les patriotes sincères comme le colonel Soltani, les enfants de généraux — ou plutôt les enfants du système. Ce système qui lave son linge sale en famille.
Au fil d’une enquête menée au pas de course, l’auteur revisite l’histoire postcoloniale et les jeux de pouvoir des soixante dernières années. De la prise du pouvoir par l’armée aux premiers jours de l’indépendance, en passant par l’islamisme et la décennie noire jusqu’à nos jours. Les présidents qui se sont succédé apparaissent en filigrane : la démission forcée de Chadli Bendjedid, l’inattendu Mohamed Boudiaf, et d’autres encore.
À la trame du récit s’entrelacent des événements bien réels. Certains lecteurs reconnaîtront des silhouettes familières, des caricatures à peine voilées.
Mais ce thriller n’est pas un réquisitoire contre l’Algérie. Il ne cherche pas à accabler. On y trouve aussi l’espoir, l’amour, les élans sincères, et les fractures sociales qui traversent notre société. Il montre les zones d’ombre sans nier les forces de vie.
Ce livre fonctionne comme un miroir. Un miroir parfois inconfortable, mais nécessaire. C’est en cela qu’il mérite d’être lu.