Il y a des réalités qu’on finit toujours par retrouver, même quand on essaie de les contourner. Pour l’Afrique, tout ramène à deux choses très simples : l’électricité et l’eau. Tout le reste — le numérique, l’innovation, l’industrie, la santé, l’éducation — repose dessus. On peut raconter ce qu’on veut, célébrer les hubs technologiques, financer des incubateurs, inviter des stars du digital… tant qu’on n’aura pas réglé ce double déficit, on tournera autour du pot.
C’est en lisant un article sur le numérique africain que cette évidence m’a sauté au visage une énième fois. On y parlait du mirage digital tant qu’il n’y a pas d’énergie. Oui. Mais l’énergie seule ne suffit pas. Sans eau, l’agriculture ne se stabilise pas, l’industrie ne tourne pas, les villes suffoquent, et les États consacrent plus de temps à gérer l’urgence qu’à planifier. L’eau et l’énergie, c’est le système sanguin du continent.
Mutualisation, mutualisation, mutualisation … !
Et ce qui est frappant, c’est que chaque pays africain regarde ce problème dans son coin, alors que la solution est forcément collective. Aucun pays ne dispose à lui seul de tout le spectre énergétique dont il a besoin. L’hydro est concentrée dans quelques zones. Le solaire dans d’autres. Le gaz ailleurs. La géothermie encore ailleurs. La mutualisation n’est pas un slogan : c’est la seule manière d’obtenir un mix résilient. C’est aussi la meilleure façon de réduire les coûts, d’équilibrer les pics de consommation et de lisser les chocs climatiques qui n’épargnent personne.
Le même raisonnement vaut pour l’eau. Les grands bassins sont transfrontaliers. Les cycles de pluie ne respectent pas les frontières. Le Sahel ne peut pas penser son avenir hydrique sans les pays côtiers. Le Maghreb ne peut plus compter sur son climat passé. Et pourtant, chacun improvise, construit des barrages en solo, sécurise ce qu’il peut, en espérant que la nature sera clémente. Elle ne l’est plus. La gestion hydrique régionale est quasiment inexistante alors qu’elle devrait être le premier dossier des chefs d’État.
Si je devais résumer la situation avec ma grille de lecture des boucles infinies, ce serait une évidence : chaque pays est une Entité (E) avec ses propres Fournisseurs (F) et Clients (C). Tant que les flux circulent, l’entité respire. Quand l’un des flux se bloque — énergie, eau, finance, savoir-faire — tout le cycle se déséquilibre. On ne s’effondre pas en un jour, mais on s’enlise petit à petit. Et c’est exactement ce qui se passe sur le continent depuis trop longtemps.
Du potentiel en manque de vision.
L’Afrique a pourtant de quoi changer la donne. Une ressource solaire qui ferait pâlir n’importe quel autre continent. Des fleuves gigantesques. Une jeunesse qui a l’envie et qui a soif de projets concrets. Mais il manque ce qui ne se voit pas : les interconnexions, les parcs transfrontaliers, les systèmes de stockage, la maintenance, les institutions régionales qui coordonnent au lieu d’empiler des sommets symboliques. Le numérique africain ne sera pas un saut dans la modernité s’il repose sur des réseaux fragiles et des villes à générateurs. On ne construit pas un data center stable sur une prise de courant instable. On peut aller très loin si on accepte de raisonner en flux et non en silos.
Énergie → eau → agriculture → industrie → services numériques → attractivité → revenus → investissements → nouvelle capacité énergétique
Organisation, Culture et Politique au coeur du problème.
Le défi n’est donc pas technologique. Il est organisationnel, politique, et presque culturel. Il faut accepter l’idée qu’aucun pays n’y arrivera seul. Qu’un mix énergétique continental est non seulement possible, mais indispensable. Que la gestion collective de l’eau n’est pas une menace pour la souveraineté mais une condition pour la préserver. Que la sécurité hydrique et énergétique est le vrai socle du développement et que le numérique n’en est qu’une conséquence.
Une Afrique de l’Intégration.
Ce que je défends est assez simple : bâtir une Afrique de l’intégration plutôt qu’une Afrique des promesses. Une Afrique qui construit des réseaux plutôt que des slogans. Une Afrique qui mise sur la stabilité des flux plutôt que sur des politiques sporadiques. Et surtout une Afrique qui comprend que son avenir dépend davantage de ses interconnexions que de ses frontières. L’énergie et l’eau ne sont pas des dossiers techniques. Ce sont les fondements de tout.
Le jour où l’Afrique les abordera de manière collective, cohérente et systémique, le numérique ne sera plus un mirage. Il deviendra un accélérateur naturel, presque évident.