Je viens de refermer Sur la route de Jack Kerouac. Un livre dont le succès planétaire m’intriguait et dont la lecture m’a laissé, je dois l’avouer, quelque peu perplexe.
Une succession de traversées des États-Unis, d’est en ouest, d’ouest en est, du nord au sud, menées tambour battant par un Dean Moriarty aussi fascinant que déséquilibré, sous le regard de Sal Paradise, narrateur cultivé, intelligent, mais étrangement soumis à l’attraction de son compagnon.
J’y ai d’abord vu une sorte d’éphéméride de l’errance, oscillant entre une anthropologie impressionniste et une sociologie de l’Amérique de l’après-guerre. Une Amérique des marges, des petits métiers, du jazz, de la pauvreté, des rencontres improbables. Quant au Mexique, il m’a semblé davantage fantasmé qu’exploré.
Pourquoi donc un tel succès ?
La première clé est historique. Publié en 1957, le roman prend à contre-pied une Amérique triomphante, conformiste, attachée à la réussite matérielle et à la stabilité familiale. Kerouac lui oppose le mouvement, l’improvisation, la transgression. Il ne raconte pas simplement une jeunesse désordonnée, il contribue à donner une identité littéraire à une génération qui refuse les conventions.
Mais la véritable découverte, pour moi, est ailleurs : c’est le jazz, et plus particulièrement le bebop, qui donne son rythme au roman. Les accélérations, les répétitions, les ruptures, les improvisations incessantes et le fameux “it”. Dean est en quelque sorte un soliste qui improvise sa vie, tandis que Sal l’accompagne, l’observe et tente d’en comprendre la partition. Reste à savoir si cette musicalité survit à la traduction française, exercice qui a dû être particulièrement difficile.
Trois interrogations ont néanmoins accompagné ma lecture.
Pourquoi Kerouac place-t-il Proust entre les mains de Dean, comme un compagnon intellectuel paradoxal ? Proust recherche le temps perdu par la mémoire et l’introspection, tandis que Dean semble passer son existence à vouloir devancer le temps, incapable de s’arrêter. L’opposition est saisissante.
Pourquoi ces personnages, dont les comportements confinent parfois à l’irresponsabilité, se retrouvent-ils soudain engagés dans des discussions éminemment intellectuelles ? Kerouac chercherait-il à nous rappeler que la transgression n’est pas nécessairement le produit de l’ignorance ? Ou simplement à légitimer intellectuellement les extravagances de son groupe ?
Enfin, comment expliquer qu’un homme aussi intelligent que Sal puisse suivre aussi aveuglément Dean ? Peut-être parce que Sal admire chez son compagnon précisément ce qu’il ne possède pas : cette capacité de vivre sans se demander constamment pourquoi. L’intelligence permet de comprendre ses contradictions, mais pas nécessairement de s’en affranchir. Nous nageons en plein désir et mimétisme si bien conceptualisés par René Girard.
C’est finalement cette dernière réflexion qui a changé ma perception du roman.
Et si Sur la route n’était pas tant une célébration de la liberté qu’un récit de désillusion ? Et si l’immensité géographique américaine, parcourue dans tous les sens, ne faisait que révéler l’incapacité de ses protagonistes à trouver leur place ? La liberté de mouvement est immense, mais la liberté existentielle demeure introuvable.
Peut-être Sal ne suit-il pas véritablement Dean. Peut-être poursuit-il, à travers lui, une version fantasmée de lui-même. Et peut-être ne commence-t-il à comprendre cette fascination qu’au moment où il cesse de la vivre pour entreprendre de la raconter.
Je comprends désormais mieux l’importance historique et culturelle de ce livre, sans pour autant être totalement convaincu de sa grandeur romanesque. Un livre peut bouleverser l’histoire de la littérature sans nécessairement bouleverser chacun de ses lecteurs.
Et c’est peut-être là toute la singularité de ma rencontre avec Kerouac : une lecture qui ne m’a pas particulièrement enthousiasmé, mais dont les questionnements, une fois le livre refermé, se sont révélés bien plus riches que je ne l’avais imaginé.
Note de cocréation
Ce texte est né de mes questionnements après la lecture de Sur la route de Kerouac. Des interrogations, des intuitions, parfois des incompréhensions que j’ai eu envie de confronter à un autre regard, celui de ChatGPT.
De cet échange est née une réflexion qui m’a permis d’aller au-delà de mes premières impressions, de découvrir d’autres dimensions du roman et finalement de mieux comprendre ce qui m’avait échappé, sans nécessairement renoncer à mon jugement initial.
Je revendique cette démarche de cocréation. Les questions sont les miennes, les réponses se sont construites dans le dialogue. L’IA n’a pas pensé à ma place, elle m’a aidé à pousser ma réflexion plus loin.
Après tout, n’est-ce pas aussi cela, le plaisir d’une conversation intellectuelle ?