Langue, Censure, Diffusion : repenser l’écosystème du livre
L’échange avec Dalila Nadjem dresse le portrait d’un secteur de l’édition algérienne qui ne manque ni d’auteurs, ni de lecteurs potentiels, ni d’initiatives, mais qui évolue dans un environnement insuffisamment structuré. Au fil de la discussion apparaissent plusieurs difficultés qui se renforcent mutuellement : contraintes administratives, fragilité de la chaîne du livre, autocensure, faible solidarité professionnelle, mutation linguistique du lectorat et insuffisante protection des droits d’auteur.
Une censure qui dépasse la seule question des livres interdits
La question de la censure occupe une place importante dans l’échange. Le problème soulevé n’est pas uniquement l’existence de décisions administratives empêchant la publication, l’importation ou la diffusion de certains ouvrages. Il tient également à l’absence de transparence et de justification claire de ces décisions.
Une décision de censure devrait pouvoir être explicitée, motivée et, le cas échéant, discutée. À défaut, elle crée de l’incertitude pour l’ensemble de la profession.
Cette incertitude produit un autre phénomène, probablement plus difficile à mesurer : l’autocensure. Pour éviter les difficultés administratives ou commerciales, certains éditeurs peuvent être conduits à renoncer en amont à certains textes ou sujets. La frontière entre ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas devient alors suffisamment floue pour que les acteurs anticipent eux-mêmes les interdictions.
Un secteur qui manque de structuration collective
L’entretien fait également apparaître la faiblesse de la solidarité entre éditeurs. Les professionnels se parlent moins, défendent insuffisamment leurs intérêts communs et peinent à faire émerger une représentation collective capable de porter les enjeux de la profession.
Cette fragmentation fragilise tout le secteur. Les problèmes rencontrés individuellement — censure, importation, distribution, droits d’auteur, contrefaçon ou accès au marché — deviennent rarement des sujets collectifs suffisamment documentés pour permettre un dialogue structuré avec les pouvoirs publics.
Or l’édition constitue une chaîne. Auteur, éditeur, imprimeur, distributeur, libraire, bibliothèques et lecteur sont interdépendants. Une politique du livre ne peut donc pas se limiter à soutenir ponctuellement l’un de ces maillons.
Remettre l’accès au livre au centre
L’un des enjeux fondamentaux identifiés au cours de l’échange est celui de l’accès au livre, particulièrement pour les jeunes.Le développement de l’édition ne peut pas être envisagé uniquement à travers la production de nouveaux titres. Il faut également créer et entretenir le lectorat.
Cela passe notamment par une présence beaucoup plus importante du livre dans les écoles, les bibliothèques et les espaces accessibles aux enfants et aux adolescents. Le livre est certes désormais concurrencé par les contenus numériques et les bibliothèques disponibles en ligne. Mais la disponibilité numérique du savoir ne remplace pas entièrement le livre ni les lieux dans lesquels celui-ci est découvert, conseillé et partagé.
L’enjeu dépasse donc l’économie de l’édition : il touche directement à l’accès au savoir, à la culture et à la formation de l’esprit critique.
Une profonde mutation linguistique du lectorat
La question des langues constitue probablement l’une des transformations structurelles les plus importantes évoquées durant le podcast. L’arabe consolide naturellement sa place tandis que l’anglais progresse rapidement, notamment parmi les nouvelles générations. L’échange souligne également une particularité intéressante : cette progression de l’anglais ne serait pas uniquement portée par les grandes villes du nord du pays. Elle s’est également développée dans le Sud, notamment en raison des perspectives professionnelles offertes par les entreprises internationales du secteur énergétique.
Parallèlement, le français connaît un recul important. Dalila Nadjem l’observe directement à travers son activité de libraire. Elle estime avoir perdu au moins 60 % du lectorat francophone et constate vendre de moins en moins de livres en français, en dehors de certaines catégories et d’un noyau de lecteurs.
La nouvelle génération qu’elle rencontre en librairie lui apparaît très différente de celles des années 1980, 1990 ou 2000 : davantage ouverte sur le monde, elle évolue beaucoup plus naturellement entre arabe et anglais.
Cette transformation oblige les éditeurs à revoir leurs stratégies.
L’éditeur doit désormais penser au-delà de sa langue historique
La mutation linguistique pose une question très concrète : comment une maison d’édition historiquement francophone peut-elle répondre à un lectorat qui se déplace vers l’arabe et l’anglais ?
Dalila Nadjem explique avoir commencé cette réflexion il y a environ trois ans. Publier dans une langue que l’éditeur ne maîtrise pas parfaitement pose des problèmes évidents de sélection, de correction et de contrôle éditorial. L’une des réponses consiste donc à développer davantage l’acquisition de droits et la traduction. Elle cite l’exemple d’un ouvrage en anglais, écrit par un Algérien et consacré à une histoire algérienne, dont elle a acquis les droits après avoir constaté son potentiel.
Cette évolution pourrait devenir une composante importante du futur modèle économique de l’édition algérienne : identifier des œuvres pertinentes en arabe, en anglais ou dans d’autres langues, acquérir légalement leurs droits, les traduire et les rendre accessibles au lectorat algérien.
L’éditeur devient alors davantage un passeur entre les langues et les cultures.
Préserver néanmoins l’accès au patrimoine francophone
Le recul du français pose parallèlement une question patrimoniale. Une part considérable de l’histoire contemporaine de l’Algérie, de ses archives et de sa documentation est écrite en français. La disparition progressive de la maîtrise de cette langue pourrait donc réduire l’accès direct des générations futures à une partie de leurs propres sources historiques.
L’enjeu n’est pas de défendre une langue contre une autre. Il consiste plutôt à éviter qu’une évolution linguistique légitime conduise à perdre la capacité de consulter directement certaines sources.
La maîtrise de plusieurs langues constitue dans cette perspective un outil d’autonomie intellectuelle : elle permet d’accéder aux documents originaux, de confronter les interprétations et d’entretenir un débat contradictoire.
La contrefaçon fragilise également l’économie du livre
Un autre phénomène préoccupant apparaît au cours de l’entretien : la reproduction et la commercialisation illégales de livres étrangers à succès.
Des ouvrages sont achetés, reproduits puis commercialisés localement sans acquisition des droits correspondants. Dalila cite notamment le cas de la série à succès La Femme de ménage de Freida McFadden.
Le phénomène est particulièrement problématique lorsque les exemplaires contrefaits sont commercialisés à des prix comparables à ceux d’ouvrages légalement importés.
Il pénalise simultanément les auteurs, les éditeurs détenteurs des droits, les importateurs et les libraires qui travaillent dans le cadre légal. Il décourage également les éditeurs algériens qui souhaiteraient investir dans l’acquisition régulière de droits étrangers.
L’entretien souligne ainsi la nécessité d’une protection beaucoup plus effective de la propriété intellectuelle et d’une action plus visible des institutions compétentes.
Faire émerger une véritable politique du livre
Au terme de l’échange, les différents problèmes abordés convergent vers une même conclusion : l’Algérie a besoin d’une politique du livre pensée comme un ensemble cohérent.
Il ne suffit pas de produire davantage de livres. Il faut simultanément créer des lecteurs, faciliter l’accès aux ouvrages, soutenir les librairies et la distribution, protéger les droits d’auteur, permettre aux éditeurs de travailler dans un environnement administratif prévisible et accompagner les transformations linguistiques du pays.
Cela suppose également de restaurer un dialogue entre les professionnels eux-mêmes et entre la profession et les institutions publiques.
L’avenir de l’édition algérienne.
Il se jouera probablement moins dans la défense du modèle existant que dans sa capacité à accompagner les transformations déjà à l’œuvre : nouveaux lecteurs, nouvelles langues, nouveaux usages et nouvelle circulation internationale des œuvres.
Dans cette perspective, le livre reste bien davantage qu’un produit culturel. Il demeure un instrument de transmission du savoir, de conservation de la mémoire et d’ouverture sur le monde.