Réflexion sur la souveraineté technologique au XXIᵉ siècle
Cette formule, attribuée au fil des années à différents diplomates, géopoliticiens, stratèges, chercheurs, analystes et auteurs, m’est revenue à l’esprit en observant l’évolution de la compétition technologique mondiale. Plus je m’intéresse à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, plus j’observe les inquiétudes qu’elle suscite en Europe, au Canada, en Inde et dans bien d’autres pays, plus je suis convaincu que cette expression décrit avec une étonnante précision la place qu’occuperont les nations dans l’économie mondiale de demain.
En Algérie, le concept de souveraineté est devenu omniprésent. Il est invoqué dans des domaines de plus en plus nombreux, parfois jusqu’à perdre de sa substance. Pourtant, la souveraineté ne se décrète pas. Elle se mesure à la capacité d’un pays à influencer les règles du jeu plutôt qu’à les subir.
La rivalité entre les États-Unis et la Chine en est aujourd’hui la meilleure illustration. Derrière les tensions commerciales se cache une compétition beaucoup plus profonde : celle de la maîtrise des technologies qui structureront l’économie mondiale. L’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les infrastructures cloud, les données, les biotechnologies ou encore l’informatique quantique constituent désormais les véritables leviers de puissance.
Ce qui mérite d’être souligné est que cette inquiétude ne concerne plus uniquement les petites économies. L’Europe accélère ses investissements. Le Canada, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud ou encore la Russie cherchent, chacun selon leurs moyens, à réduire leurs dépendances technologiques. Tous ont compris qu’un retard technologique finit toujours par devenir un retard économique, puis stratégique. Dans ce contexte, le Sud global apparaît particulièrement exposé.
L’open source facilite l’accès à une technologie. Il ne transfère pas la souveraineté.
L’annonce de modèles d’intelligence artificielle open source développés par la Chine nourrit de nombreux espoirs. Certains y voient déjà le début d’une souveraineté technologique retrouvée. Je crois qu’il faut distinguer l’accès à une technologie de sa maîtrise. Disposer librement du code d’un modèle d’intelligence artificielle ne signifie pas maîtriser la technologie qui l’a rendu possible. Les modèles fondamentaux ont été conçus ailleurs. Les capacités de calcul restent concentrées entre quelques acteurs. Les puces les plus avancées demeurent extrêmement difficiles à produire. Les infrastructures, les talents, les données, les outils logiciels et les investissements nécessaires restent, eux aussi, concentrés entre un nombre très limité de pays.
La même logique s’observe dans l’industrie des semi-conducteurs.
Pendant longtemps, la domination technologique semblait reposer principalement sur deux acteurs : ASML aux Pays-Bas, dont les machines de lithographie sont devenues indispensables à la fabrication des puces les plus avancées, et TSMC à Taïwan, leader mondial de leur production.
Mais cette photographie évolue déjà.
La prochaine compétition ne porte plus uniquement sur la finesse de gravure des puces. Elle concerne désormais leur architecture, leur assemblage et les matériaux qui permettront de franchir les prochaines limites physiques. Le développement des substrats en verre illustre parfaitement cette évolution. Ce qui pouvait apparaître comme une simple innovation de matériaux pourrait devenir l’un des prochains facteurs de domination industrielle. La Chine investit massivement pour prendre position sur cette nouvelle étape de la chaîne de valeur.
Cette évolution est révélatrice d’un phénomène beaucoup plus profond.
Pendant que certains pays cherchent encore à rattraper la génération actuelle de technologies, les pays de tête préparent déjà la suivante. L’écart technologique ne cesse donc de se déplacer. Chaque innovation crée une nouvelle ligne de départ. Les pays qui étaient en train de réduire leur retard découvrent que la référence a déjà changé. Le temps constitue une première contrainte. L’argent en est une seconde, probablement encore plus déterminante. Les grandes puissances peuvent investir aujourd’hui dans des technologies dont les bénéfices ne seront visibles que dans dix ou quinze ans. Elles disposent des ressources financières, industrielles et scientifiques qui leur permettent d’accepter cette temporalité.
Le Sud global n’a généralement pas ce luxe.
Ses priorités sont souvent immédiates. Elles s’appellent sécurité, éducation, santé, eau, énergie, infrastructures, logement ou emploi. Les gouvernements doivent répondre à des attentes quotidiennes qui rendent les investissements de très long terme particulièrement difficiles. Chaque budget consacré à la recherche est un budget qui ne sera pas affecté à une école, un hôpital, un réseau d’eau potable ou une infrastructure de transport.
Il ne s’agit pas d’un manque de vision. Il s’agit très souvent d’une contrainte budgétaire.
C’est probablement l’une des raisons les plus profondes du creusement de l’écart technologique mondial. Les pays les plus avancés investissent dans le monde de 2040 pendant qu’une grande partie du Sud global finance les urgences de 2026. Les premiers préparent la prochaine rupture technologique ; les seconds tentent de préserver leur stabilité économique et sociale.
Mais derrière ces arbitrages budgétaires se cache une réalité plus fondamentale.
La technologie n’est pas seulement une affaire d’ingénieurs, de chercheurs ou d’entrepreneurs. Elle est devenue un objet politique. Les grandes orientations scientifiques, les priorités industrielles, les investissements dans la recherche, la formation des talents ou la construction d’infrastructures stratégiques procèdent de décisions politiques. La Chine en apporte aujourd’hui une démonstration particulièrement éclairante. Son avance actuelle n’est pas le fruit d’initiatives isolées, mais d’une stratégie poursuivie avec constance depuis plusieurs décennies.
La question n’est donc pas tant la nature du système politique que sa capacité à définir une trajectoire cohérente, à mobiliser durablement les ressources nécessaires et à maintenir le cap dans le temps. Les technologies naissent dans des laboratoires, mais les écosystèmes qui les rendent possibles sont construits par des décisions politiques.
Cela ne signifie pas pour autant que le décrochage soit inévitable.
L’histoire économique montre que les pays qui ont réussi leur transformation n’ont jamais cherché à tout maîtriser. Aucun n’en avait les moyens. Ils ont identifié quelques secteurs jugés stratégiques, y ont concentré leurs ressources et ont accepté d’investir pendant de longues années avant d’en récolter les bénéfices.
La véritable souveraineté ne consiste donc pas à vouloir tout produire. Elle consiste à savoir où concentrer durablement ses efforts. Cette réflexion renvoie naturellement à la gouvernance, au projet collectif et à la capacité d’un État à maintenir une vision dans le temps. Ces questions mériteraient, à elles seules, un débat spécifique. Elles conditionnent pourtant, en grande partie, la capacité d’un pays à construire sa souveraineté technologique.
Dans le monde qui se dessine, les rapports de force ne seront plus uniquement déterminés par la taille des armées, les réserves de change ou les ressources naturelles. Ils dépendront tout autant de la capacité à créer les technologies dont les autres deviendront dépendants.
La véritable question n’est donc pas de savoir si un pays utilise l’intelligence artificielle, ni même s’il est capable de la déployer. La véritable question est beaucoup plus simple : dispose-t-il des moyens scientifiques, industriels, financiers et politiques pour participer à la conception de la génération suivante ?
C’est probablement là que se situe désormais la frontière entre les pays qui seront à la table… et ceux qui finiront au menu.