Saphia Azzedine (Fayard 2026)
La lecture de « Mémoires sous scellés » de Saphia Azzedine laisse un sentiment étrange. Celui d’avoir refermé un roman, tout en ayant parfois l’impression de lire une autopsie politique de l’histoire contemporaine. Une fiction, certes. Mais une fiction qui joue volontairement avec les frontières du réel, au point de déranger.
Ce qui frappe d’abord dans ce livre, c’est la manière dont l’autrice sème le doute sur les motivations profondes des guerres menées par les empires — anciens ou modernes. Derrière les discours habituels sur la sécurité, la démocratie, les ressources ou la civilisation, elle suggère une autre hypothèse : la domination ultime ne résiderait pas seulement dans le contrôle des territoires, de l’eau ou de l’énergie, mais dans la capacité à effacer la mémoire des peuples et à réécrire leur histoire.
Le roman repose précisément sur cette idée vertigineuse : lorsqu’un peuple perd sa mémoire, il perd progressivement sa capacité à résister, à transmettre, à se raconter lui-même. Il devient dépendant du récit produit par les autres. Et celui qui écrit l’histoire finit souvent par imposer sa vérité comme une évidence universelle.
Saphia Azzedine décrit également avec beaucoup de réalisme les zones grises qui gravitent autour des conflits. Aux côtés des États et des puissances militaires apparaissent des acteurs parasites : trafiquants, intermédiaires, initiés, opportunistes de guerre. Des personnages qui comprennent les logiques profondes des affrontements et qui transforment le chaos humain en opportunité financière. Le pillage ne concerne alors plus uniquement les matières premières ou les richesses physiques, mais aussi les œuvres, les archives, les symboles, les récits et parfois même les morts.
Le roman aborde aussi frontalement une question rarement traitée sans précaution : celle de l’image du monde arabe et musulman dans l’imaginaire collectif mondial. On sent derrière certaines scènes une dénonciation de la lente construction d’une représentation déshumanisante, ancrée au fil des décennies dans les consciences occidentales mais aussi internationales. Une image façonnée par les conflits, les médias, les rapports de domination et les héritages coloniaux.
En filigrane, il est également question des rapports complexes entre le monde musulman et les autres univers religieux et civilisationnels. Non pas dans une logique théologique, mais dans une logique de perception, de hiérarchie symbolique et de légitimité historique.
L’un des aspects les plus troublants du livre reste cependant cette réflexion sur l’effacement culturel. L’autrice semble rappeler que le colonialisme ne s’est jamais limité à l’occupation des terres. Il s’est aussi construit sur l’appropriation des mémoires, des langues, des œuvres, des références historiques et parfois même des héros des peuples dominés. Comme si certains empires ne pouvaient pleinement se sentir puissants qu’en absorbant une partie de l’histoire des autres.
Et c’est probablement là que réside la force du livre. « Mémoires sous scellés » n’est pas un roman littéraire au sens classique du terme. Ce n’est ni une démonstration académique, ni un essai historique. C’est une fiction politique qui pousse le lecteur à s’interroger sur ce qui relève du fantasme… et sur ce qui pourrait, au fond, contenir une part de vérité.
En refermant ce livre, une question persiste : combien de mémoires collectives ont disparu non pas sous les bombes, mais dans le silence organisé des récits dominants ?